Pourquoi n’y a-t-il pas (ou très peu) de journalisme d’investigation en Tunisie ?

Le journalisme d’investigation reste actuellement le grand absent de la scène médiatique tunisienne. Seuls Inkyfada et Nawaat, qui ont fait les beaux jours de la presse électronique post-révolutionnaire, semblent déroger à la règle. Par ailleurs, l’enseignement de cette pratique journalistique peine à s’imposer dans le milieu universitaire mais elle vient d’être réintroduite au programme cette année à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI), le seul établissement universitaire public spécialisé en journalisme en Tunisie.

Nous avons demandé à Sadok Hammami, Maître de conférences et auteur  de plusieurs ouvrages et études sur les médias en Tunisie  enseignant et chercheur à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) et ancien directeur du Centre Africain de Perfectionnement de Journalistes et Communicateurs (CAPJC), de nous aider à comprendre les raisons de cette situation.

 

Pourquoi on n’a pas (ou que très peu) de journalisme d’investigation en Tunisie ?

On ne peut pas affirmer d’une manière aussi tranchante et catégorique  l’absence d’un journalisme d’investigation en Tunisie. Il existe de prémisses à un journalisme d’investigation. Mais il s’agit souvent d’approches personnelles. Certains  médias ont toutefois développé quelques initiatives intéressantes comme  la  Télévision Tunisienne et surtout à l’agence Tunis Afrique Press), qui a vu naître une unité de journalisme d’investigation. Des médias alternatifs comme Inkyfada et Nawaat, sont très actifs dans le journalisme d’investigation. Inkyfada en particulier a fait partie du consortium international de médias et de journalistes qui ont  enquêté sur les paradis fiscaux dans le projet « panama papers ».

Je dirais donc que le journalisme d’investigation existe à l’état embryonnaire. Il ne constitue pas encore un modèle de journalisme pérenne et développé. Je pense que c’est normal que les choses soient ainsi. Car la formation de nouvelles pratiques journalistiques requiert du temps.

 

On a l’impression que ce sont des essais qui ne perdurent pas. Pourquoi la pratique de l’investigation journalistique peine à s’imposer, même sept ans après la révolution ?

La révolution a apporté la  liberté,  condition primordiale au journalisme d’investigation et du journalisme tout court. Il y a eu de nombreux programmes de formation. Mais je ne pense pas qu’ils ont été tous d’un grand effet sur le développement du journalisme d’investigation, parfois pour des raisons liées aux formateurs eux-mêmes qui n’ont pas accumulé une grande expérience en matière de journalisme d’investigation. L’expérience souvent fait défaut, Car il n’y a pas mieux que l’expérience pour accumuler des savoir-faire transmissibles.  De façon générale, le journalisme tunisien se cherche. Les conditions de la créativité, d’innovation sont difficiles à réunir. La presse écrite vit une crise extrêmement grave et les média audiovisuels, à la recherche de ressources  publicitaires, privilégient le divertissement, les talkshows, les feuilletons télévisuels importés.  Comment dans ces conditions espérer la naissance d’un journalisme d’investigation ?

 

Quelles seraient donc les  conditions  d’un journalisme d’investigation ?

Le journalisme d’investigation, comme toutes les formes de journalisme, n’est pas une création individuelle des journalistes. Le journaliste n’est ni un poète ni un romancier. Le journalisme d’investigation, qui n’est pas donc une aventure individuelle et solitaire,  requiert des ressources organisationnelles, des compétences collectives, des ressources matérielles, du temps, de la spécialisation.

Or toutes ces conditions font souvent défaut.  Les entreprises de presse, les médias audiovisuels ne disposent pas de toutes ces ressources nécessaires à mettre au profit du journaliste qui veut s’engager dans  le journalisme d’investigation.

Le journalisme d’investigation ne naît pas ex nihilo, de la  bonne volonté d’un journaliste aventurier. C’est d’abord une création collective. Il faut donc déconstruire cette  chimère et mettre en doute cette  vision romantique d’un journaliste d’investigation dépourvu de ressources mais capable toutefois de produire de l’investigation.

Tant que  les médias tunisiens ne disposent de toutes les ressources que j’ai citées, il est vain d’espérer un journalisme d’investigation de qualité, capable d’avoir de l’impact.

Je pense que les journalistes, notamment ceux du service public où il existe un minimum de moyens, doivent militer pour rendre possible ce journalisme d’enquête et d’investigation.

Je remarque aussi qu’il existe dans le milieu journalistique tunisien peu d’initiatives collaboratives pourtant, nécessaires pour contourner les contraintes institutionnelles, les hésitations de certains responsables de médias, plutôt enclins aux approches faciles.

 

Est-il toujours enseigné à l’IPSI ou l’a t-il été ?

Un master en journalisme d’investigation créé il y quelques années a été suspendu. Mais comme je l’ai dit la formation n’est pas la solution magique pour faire naître ce journalisme d’investigation.  La formation n’est qu’une condition parmi d’autres. Il faut cesser avec cette approche qui consiste à vouloir résoudre les problèmes du journalisme tunisien avec la formation. De plus avons-nous vraiment un nombre suffisant de professionnels et d’universitaires capables de former de journalistes d’investigation. J’en doute fort.  Je dis cela sans mettre en cause la bonne intention et l’effort de certains journalistes qui sont motivés et entreprenants. Mais malheureusement, cela ne suffit pas.

 

En définitive, pensez-vous que le paysage médiatique tunisien verra naître cette discipline, sur le long terme ?  

Je dirais que le journalisme d’investigation est une innovation éditoriale majeure qui exige des innovations organisationnelles. En d’autres termes, il faut que nos entreprises de presse, nos médias soit organisés à tous les niveaux pour  rendre possible ce journalisme d’investigation et plus  généralement le journalisme de qualité. Les initiatives individuelles ou institutionnelles observées ici et là  peuvent servir à remettre en cause  une pratique dominante du journalisme plutôt orienté vers la transmission, en ce sens qu’elles réhabilitent d’une certaine façon le journalisme de terrain,  libéré des routines qui font  que le journaliste tunisien soit encore captif des sources  traditionnelles institutionnelles qui ont toujours intérêt  à isoler le journaliste du monde  réel.

 

Propos recueillis par

Haithem Haouel

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